"Je jure comme avocat d'exercer mes fonctions avec dignité, conscience, indépendance, probité et humanité"  Citation

 

Un mardi d’octobre

La juge : Qui est en demande ?

Moi : Moi.

La Juge : Bon. Vous avez 10 minutes.

Comment résumer en 10 mn 5 ans de procédure, de frustration d’un père qui ne voit pas sa fille née sans qu’il le sache ? Comment exposer la reconnaissance de sa place de père par la force d’un jugement qui aura nécessité près de trois années, le jeu auquel se livre la mère qui décide de faire vivre l’enfant dans la clandestinité à force de vouloir le cacher au père ?

Trouver les mots percutants, vite. Le cerveau s’adapte, doit s’adapter.

La Juge prend quelques notes qui rejoindront peut-être mes arguments.

Le temps qui m’est imparti est écoulé. Elle prendra son temps. Jugement dans deux mois.


Un jeudi d’octobre

Tout va bien, toutes les parties sont présentes à 9h30 précises, heure de la convocation.

Il n’y a plus qu’à attendre son tour.

Le client est stressé. C’est le jour du divorce, sa femme est particulièrement en rogne contre lui et elle ne le ménage pas. Il est arrivé à 8h15. C’est un anxieux. « Je n’aime pas être en retard », me dit-il …

Les dernières mises au point sont faites. Nous voilà fin prêts.

Une heure plus tard, toujours pas de nouvelles du greffier.

Une heure trente plus tard, c’est encore le silence. Les allées et venues des uns et des autres ne nous concernent pas. On se demande même si le juge est bien venu assurer son audience.

Mais oui, il est là et décide de procéder à l’audition de mineurs, « en plus » de son planning normal.

Nous attendrons donc.

Ce n’est qu’à 11h20 que notre affaire sera appelée.

Dans le bureau du juge, ce dernier s’empresse de noter « les points d’accord », ce qui allègera d’autant son travail.

Une discussion s’instaure sur un point. La juge demande « Alors qu’est-ce que je fais ? C’est un point d’accord ou non ? J’y comprends plus rien ».

Oui, c’est bien une question sur laquelle vous devrez vous pencher. Qu’en ressortira-t-il ? Décision dans un mois, après un passage de 10 minutes dans ce bureau et une attente de près de deux heures.


En ce lundi matin,

Devant le Juge, nous revenons pour la 2e fois pour une demande en divorce.

La première fois, Madame a cru toutes les promesses que Monsieur lui a faites, de ne plus mener une double vie, de se consacrer au seul ménage officiel, de parler à son épouse …

Elle a donc renoncé à sa procédure.

Mais le démon de midi a la vie dure et a encore frappé. Subrepticement, tout redevient comme avant, les sorties sans elle, les communications téléphoniques à «l’autre » devant elle.

Donc nouvelle requête. Le matin de l’audience à laquelle il ne daignera pas se présenter, il tente encore une approche par un « tout peut changer si tu arrêtes tout ». Mais elle est déterminée.

Alors que j’ai mis ma robe d’avocat, elle me demande : « Maître, je peux vous prendre en photo ? ». Elle semble fière de moi … et moi d’elle de vouloir une vie sans doute meilleure.


Comment être « à la hauteur » ?

Elle m’a appelée tous les jours. Il la harcèle moralement, ne la considère plus comme une personne, l’ignore totalement, passe par l’enfant commun pour envoyer des messages encore dévalorisants, cache des effets communs ou lui appartenant pour la faire « passer pour folle » comme elle le dit.

Il semble organiser son départ en subtilisant des objets communs destinés à garnir son appartement futur dont il ne donne pas l’adresse … Mais il est toujours là et ne répond à aucune de ses demandes.

Elle subit cette « douche écossaise » et pleure beaucoup. J’essaie de lui apporter les mots que je pense être opportuns. Je lui conseille de contacter un psychothérapeute, ce qu’elle finira par faire.

Elle a aussi commencé les démarches pour avoir les pièces essentielles pour saisir le juge en urgence.

Elle a tout consigné dans un journal qui relate sa souffrance.

Et puis j’apprends qu’elle a mis fin à ses jours, après une énième humiliation, sans doute moins supportable que les autres.

Aurais-je pu enrayer la machine infernale ? Ou ai-je été le grain de sable beaucoup trop mince pour stopper la perversion dont peut faire preuve « l’autre » ? Cet « autre » a-t-il sa conscience qui le perturbe ou met-il ce drame sur le compte de la fatalité ?


Début d’année 2018

Il se présente comme un homme « sdf », « qui a tout perdu », n’ayant plus le goût à rien, « sans travail », donc sans argent …

Je suis désignée au titre de la commission d’office et ignore tout de son dossier.

Il me dit que lui aussi … Je fouille dans ses papiers (avec son accord puisqu’il me dit ne pas savoir lire) et trouve des quittances de loyer (il a donc un logement social), des fiches de paie (il a donc un travail).

Il me dit : « S’il vous plait, aidez-moi ».

Je le rassure, lui réponds que c’est précisément ce que je suis en train de faire. Je lui glisse au passage qu’il devrait se réjouir d’avoir un toit, la santé, et un métier, ce qui n’est pas le cas des personnes qui ont pu s’asseoir à la place qu’il avait prise en face de moi. Je l’invite à mesurer sa chance et à aller de l’avant. Les conseils de l’Avocat peuvent aussi dépasser le cercle purement juridique. J’ai l’impression qu’il m’a écoutée et c’est tant mieux.


Dégâts post-conjugaux

Elle se présente comme étant professeur dans un collège.

Elle m’a écrit un long mail, truffé de fautes d’accords et de grammaire, ce qui m’interroge accessoirement sur la valeur de son enseignement …

Face à moi, elle parle de son « ex » en le nommant constamment « connard », ou « l’autre », quand c’est plus soft.

Elle a eu 2 enfants avec lui et à propos desquels il y a (évidemment) des problèmes.

Je m’interroge aussi sur les dégâts que peuvent causer les relations entre individus. Elle n’a pas été heureuse et ne l’est pas encore malgré la séparation. Pas une seconde de détente, pas un sourire au cours de notre entretien qui sera l’occasion pour elle de déverser tout le fiel qu’elle ne peut pas diriger contre lui. C’est le début de sa psychothérapie.


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