PROPOS DE COMEDIENS EN DEVENIR


Tu es surpris sans doute, cher Inconnu, d’être abordé tout de go par on ne sait qui mais je suis dérangée par cette non-communication qui nous envahit, cette peur de l’Autre alors que tout est à portée de doigt pour lutter contre l’indifférence.
Oh, ne vas pas t’imaginer que je vais dire des choses extraordinaires !
Je vais juste exprimer mes sentiments du moment.
Tiens ! « exprimer » s’emploie aussi pour obtenir le jus d’un citron ! Mais rassure-toi, mes propos ne seront pas acides.
Ce soir, tu as mis ta vie, tes emmerdes peut-être, entre parenthèses, le temps de ces mises en scène.
Je te devine dans le noir, spectateur parmi les spectateurs.
Depuis la scène, mes mots se promènent déjà dans ta tête.
Un petit bout d’enfance remonte à la surface, une main qui se posait dans tes cheveux.
Des emmerdes aussi ? Non, on oublie !
On va juste se dire qu’elles n’ont jamais existé, que l’humour et le rire sont des armes pour les détruire, pour anéantir la connerie et l’obscurantisme.
Oui, je vois dans la pénombre l’esquisse de ton sourire. Et puis ton rire éclate, fuse depuis ton siège et rejoint le mien. Nous aurions donc des affinités ?



Moi, ça va hyper-bien dans ma vie. En tout cas, c’est ce que je voudrais faire passer. Je n’y arrive pas toujours. A exprimer des trucs, je veux dire.
Remarquez, je ne montre pas non plus des signes de déséquilibre et c’est déjà pas mal. Mais attention à ne pas se fier aux apparences. Je m’éclate quand je veux, d’accord ?
D’ailleurs, au théâtre, c’est ce que je fais. Je m’éclate sur commande, il n’y a qu’à demander.
C’est fait pour ça le théâtre, non ? Ah oui ! J’adore aussi danser. Au théâtre comme dans la vraie vie, enfin, ma vie !


Alors tu vois, je suis du genre discret, ou qui peut paraitre discret. Quand on me connait mieux, je suis bourré de qualités. Enfin, c’est ce qu’on m’a dit et, entre guillemets, j’ai la faiblesse de croire que c’est vrai. Par exemple, j’aime bien que chaque chose soit à sa place. Ce n’est pas un défaut, si ?
Et j’adore or-ga-ni-ser. Donnez-moi un projet, n’importe lequel et je vous dis où, quand, comment, combien. Y-a-t-il des questions ? 
Je me dis que j’aurais dû faire de la politique et du théâtre, l’un n’empêche pas l’autre. D’ailleurs, mine de rien, j’en fais dans mon village. Oui, parce qu’on ne peut pas laisser faire n’importe quoi non plus, merde alors !


Non, mais, genre, tu crois que je veux faire du théâtre ? Non, mais mon métier je veux dire ? Trop pas ! Enfin, bon, je crois pas. C’est juste un trip, tu vois. N’empêche que, depuis que je pratique, je m’éclate d’enfer, vous avez remarqué ?
Genre, je pourrais en faire mon métier quand même ? Déconne ! Ouais, t’as raison, j’ai le temps d’y penser. Parait que la vie, c’est aussi du théâtre.
Bon, je vais en parler avec mes potes. Et à ma mère aussi. Un Peu. Mais pas en même temps. Parce que les deux, c’est pas compatible.


Moi aussi, j’ai réussi et ma vie de famille, et ma vie professionnelle, d’abord !
Bon, d’accord, ma vie professionnelle vient juste de se terminer. Officiellement. Parce que je continue comme avant, je ne peux pas m’en empêcher. Ben oui, je rencontrais des gens qui me racontaient leur histoire Et je continue à rencontrer des gens qui me racontent leur histoire. Alors, voilà, j’analyse, je solutionne.
Mais j’ai un secret. Je m’éclate……de rire, tout le temps. Ça aurait pu être mon métier, de faire rire. Ça fait des années que ça dure et il n’y a pas de raison que ça s’arrête. C’est tout moi je vous dis.


Heuh, désolée, je vais rejoindre le club des timides, des réservés. Je n’ai pas dit des frustrés. Mais la vie est tellement compliquée pour moi qui la commence à peine ! Je voudrais au moins donner l’impression d’être bien dans mes baskets. Comme vous quoi !
Ah ? Vous faites semblant ?
Mais je crois que je suis sur la bonne voie. Dès que j’ai passé un certain cap – lequel, pfff ! – et ben, ça va on dirait. Je suis complètement dedans, enfin je veux dire dans la peau de l’autre. J’oublie tous ces bâtons qui se mettent dans mes roues. Et je vole.
Il suffirait qu’on me donne un rôle où ça gueule, et je gueulerai. J’en suis capable. Peut-être pas du premier coup, mais j’y arriverai, merde et merde. J’aimerais bien laisser cette satanée réserve au placard, si vous saviez ! Je voudrais pouvoir hurler un grand coup, sur scène, devant tout le monde. Remarquez, je chante déjà devant tout le monde et c’est un bon début.


Attends, ne vas pas utiliser un mot à la place d’un autre. On peut dire qu’une chose est belle, d’accord, mais c’est quand on va au plus simple. On peut dire aussi qu’elle est racée, sculptée, dessinée, ouvragée, galbée …. Et si ça vibre chez toi, tu ajoutes qu’elle est émouvante, inouïe, effroyable !
Parce que tu vois, moi, les mots, je les pèse et les soupèse. Je les renifle, les cisèle tel un orfèvre. Je prends celui qui me plait exactement, dans un catalogue que j’enrichis à l’infini. Tu n’es pas contre ?
Tiens, « être contre », c’est marrant comme expression. Ça commence dans un souffle et ça finit comme une claque. Pourquoi, hein, pourquoi ? 
Et il n’y a pas de place pour le hasard. « Hasard », ce ne serait pas un mot d’origine arabe ? 
J’aime le mot. Et le bon mot j’adore ! 
« Mot », une syllabe unique et une infinie de possibilités.
Tu avais remarqué ou je suis le seul ? 


Je suis ok, je suis bath, je suis « in ». Alors comment dire ? Je crois pouvoir dire, en toute modestie, que j’ai réussi ma vie de famille et ma vie de prof de théâtre. Mon travail en fait est pur plaisir, depuis l’enfance. Et j’essaie de le faire couler dans les veines des autres, de le dispatcher. 
Vous comprenez ? Ah non, vous ne comprenez pas ? J’ai l’impression que j’ai du mal parfois à dire les choses. Pour faire simple, j’aimerais que tout le monde aime ce que je fais. Ah bon, je ne l’ai pas dit comme ça ? C’est que, vous voyez, là-dedans, ça vrouhhh ! Il y a la pensée, les gestes, les mots, coordonner les gestes avec les mots, les mots avec les idées ….. Des fois, ça sort un peu dans le désordre. Et disons que ce n’est pas ce que je voulais dire au départ. Vous avez compris les amis ?


Je sais, j’arrive tout juste dans ce groupe mai ça ne veut pas dire que je suis resté dans mon coin. Je m’étais demandé comment appréhender un groupe déjà constitué, enfin constitué sans moi.
A qui ai-je donc à faire ? Et puis j’y suis allé franco. J’aime déconner, et ben j’ai déconné. J’aime rire, et ben je plaisante. J’espère que je ne vous ai pas choqués. J’aime bien quand ça bouge un max et ça ne fait que du bien.


Il y a un truc qui me dérange, qui me mine, qui me bouffe. Voilà, je cours, je cours tout le temps. Après le temps justement. Il y en a qui ont réussi à concilier carrière, vie de famille, loisirs. Je dis chapeau. Il faut dire que ce sont des femmes aussi. Alors là, je dis pause. Je me suis obligé à m’arrêter. Je me suis dit si on te demande d’apprendre et de jouer un rôle dans ce cours, tu seras bien obligé de t’arrêter de faire l’andouilles ailleurs ! Oui, voilà, c’est vital en quelque sorte.
Je ne vous dis pas que c’est simple de tout combiner. Parce que les zozos, au boulot, ils me guettent au tournant. Mais j’y arrive. Et j’adore l’idée de se détacher de soi-même. Oui, c’est vital.


Je suis bourrée d’énergie, gonflée à bloc. Ça aurait même tendance à déborder. Et c’est aussi pour ça que je suis ici, avec vous, pour évacuer. Et pour vous en filer un peu, de cette énergie.
Parce que transmettre, c’est carrément mon métier. Former les jeunes esprits, les élever dit-on, c’est ambitieux non ? Mais je n’ai pas peur. Et d’ailleurs rien ne me fait peur. Allez-y, donnez-moi une réplique, n’importe laquelle. Molière ? Oui, Molière j’aime bien. Et je vous la rends en hurlant, en sautant, en me roulant par terre, quand d’autres resteront simplement assis.


Non mais, vous avez tout faux les mecs ! Parce qu’on me demande d’être nickel, pas un poil qui dépasse six jours sur sept et les sept huitièmes de ma vie, vous avez imaginé que j’étais vraiment comme ça ? C’est nul pour des gens qui font du théâtre, ou qui ont la prétention de …. !
Je rêve ! Non, mais, tous ici nous sommes là pour être quelqu’un d’autre, vrai ou faux ? Vrai, ça fait pas un pli ! Alors moi comme les autres, et bien plus que les autres. Il y a peut-être un rebelle qui se cache en moi. Je me réalise dans ces rôles, vous ne pouvez pas imaginer. Au ciné, on dirait que ce sont des contre-emplois. Au théâtre, je ne sais pas. c’est juste qu’on tient un rôle. Et pour moi, plus c’est diamétralement opposé, et plus j’aime. Et vous, vous me trouvez comment ?


Attends, Rabelais, c’est le fils de qui déjà ? Hippopotamus ? Non, non, ça ne me dit rien. Attends, comment ça s’appelle déjà la ligne qui traverse un angle en deux côtés égaux ? Hyppotalamus ? J’ai vu un truc comme ça. Zut, c’est en trigo. Ohlala, je mélange tout. Les exams approchent.
Mais Rabelais c’était le fils de personne. Attends, c’est pas possible, on ne peut pas être le fils de personne ! Je suis sûre qu’on va me demander qui était sa mère. Les questions à la con, c’est toujours pour moi.
On est obligé de faire tout ça quand on est jeune ? J’aurais envie de danser, de chanter, de jouer. Jouer, c’est pour ça que je suis là. C’est dur parfois, je ne vais pas mentir. Au début, j’arrivais à peine à sortir un soupir. Maintenant, j’ai l’impression de gagner un peu de place, de prendre ma place, de me rencontrer quoi.


Quoi ma gueule ? Qu’est-ce qu’elle a ma gueule ? Me regarde pas comme ça, espèce de petit con va ! Bon, grand con alors ! C’est valable pour vous aussi, les filles, faut pas vous croire exclues !
Si tu savais ! si tu écoutais, j’en aurais des choses à te dire. Pleins d’anecdotes en prise directe avec la vie. Tu vas au cinéma, mais ma vie est un cinéma ! C’est vrai, il faudrait que je me calme un peu, que je prenne le temps. J’ai l’impression que ça manque le temps. Oui, ok, si tu veux, que je prenne le temps de t’écouter un peu aussi. Mais je ne suis pas en colère contre toi. La preuve je suis là aujourd’hui et c’est sûrement que j’y suis bien.

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