CONFINITUDES

26.03.2020
Patricia, tu auras promené ton chien dix fois dans la journée, attestation en poche avec la date et l’heure au crayon, rien que pour tenter de voir un être humain en vrai,
Sylvie, tu auras pensé à ton menu quinze, vingt fois, et au plan de table pour ne heurter personne parce que nous serons d’autres personnes, forcément, quand il sera permis de se voir, avec des goûts différents, des caractères différents (aïe !)
Isabelle, tu auras rêvé de manger du bon pain industriel de chez Leclerc, après trois heures d’attente devant les portes mais qu’importe, c’est le prix à payer, parce que tu seras lasse de faire le tien, comme tout le monde,
Claude, tu auras des envies de te balader tous les jours, à toutes les heures, et sans autorisation (c’est quoi cette connerie ?), et de mettre ta canne en travers de la route des autres, histoire de les voir gentiment trébucher,
Stéphanie, tu auras trouvé le temps de trouver dans un carton des choses qui te ramènent aux temps anciens que tu avais un peu oubliés, prise par le tourbillon de la vie « moderne »,
Et moi, et moi, et moi, je me demande chaque jour que faire de ce temps précieux, et que j’utilise là, maintenant, pour penser à vous …

Sommaire 

 

Continuous one line drawing head silhouettes of a couple with a labyrinth inside their heads showing the complexity of the men and women brains and emotions , complex communication Vector illustration

 

CONFIT D’OIE

27.03.2020

Coucou ! je suis un bébé covid dix-neuf !
J’ai été conçue par des parents confinés.
Quelle tête aurai-je quand je sortirai de l’œuf
Si mes géniteurs furent forcés de s’aimer ?

Non, je ne veux pas penser que ce fut le cas.
Imaginer qu’ils ont décidé d’oublier
Le superflu, l’inutile et l’indélicat
Pour que je sois belle, forte, et l’esprit aiguisé.

Je n’aurai pas une once de méchanceté,
Pas un gramme d’ignominie ou d’impolitesse,
Mais, pour mon prochain, de la magnanimité
Comme dans les contes, et les histoires de princesse.

Oui, je n’ai pas vu le jour que, déjà, je pense.
Élucubrations folles en vers de douze pieds.
Maintenant, je me tais pour neuf mois de silence.
Le monde sera beau quand vous verrez mon nez !


CONFITS D’HAIKUS
(cuvée « confinement »)

Désertion totale
Enfin heureuse, la mouche
Frappe des deux ailes

Souffles suspendus
Mots entre parenthèses
Attent’évasion

Riz long étuvé
Mais petits plats dans les grands
Porter à la bouche

Pommes enfarinées
Enfournées ne disent mot
Vanille et rhum, goûtez !

Ô vide abyssal
Introspection imposée
Ménage des méninges

Tu viens, mon coco ?
Tu portes le dossard dix-neuf
J’aime pas, change ! tu veux ?

Rêves évanouis
Fausses nouvelles à gogo
Tout réinventer

Le temps me manquait
Voilà qu’il brûle mes doigts
Perturbant cadeau

C’est un jour nouveau
L’ennui en sera banni
Rayer le réel

Ne me touchez plus
Vous verrez, c’est le progrès
Paiement sans contact

Oui j’avance masquée
Mais sous l’étoffe je suis moi
Enfin, parait-il


Je reste insensible
Petite graine qui grandit
Votre guerre m’amuse

Une semaine plus tard
On a retrouvé le corps
La question qui est-ce ?

La poubelle est pleine
Vanités, futilités
Tout redéfinir

L’échange fut intense
Quelques mots doux et moins doux
Utile, salvateur

Ne pas paniquer
Catastrophe artificielle
Demain autre jour

Les corps se découvrent
Assignés à résidence
Le silence est d’or

En avoir ou pas
Fantaisie rêves espérances
Nager en eaux troubles

Envolées lyriques
Chanter son envie de fuir
Prendre la clé de sol

Cuisiner le temps
Accommoder les restes
Pimenter le plat

Animer l’âme
Se bouger le popotin
En rire c’est sérieux

Oublier l’effort
Redonner du sens aux sens
Sentir voir aimer

Téléphone muet
Temps mort temps anéanti
Agenda figé

Réfléchir avant
Les œufs dans le même panier ?
Stop, erreur fatale

Paf encore un mois
Liberté ténue et floue
Délit délité

Couper la ficelle
De la marionnette, tirée
Par un inconnu

La vie continue
Passer à travers les gouttes
Le temps assassin

La pêche n’est pas bonne
Au bout du fil des emmerdes
Revoir l’hameçon

Bye marivaudage
Jeu d’amour et de hasard
Hi confinonage

Rester de marbre
La bouche le nez et les yeux
Sens tout interdits

L’espace et le temps
Occuper l’un et fuir l’autre
Ou vice et versa

Bientôt oui bientôt
Ce sera la liberté
Précieuse exigeante

Le crime est parfait
Déplacements prohibés
Ni cris ni révolte

Inquiétude vaine
Isolement salutaire
Harmonie et paix



Tout part à vau l’eau
Aventures idées désirs
Emotions en rade

Salé ou sucré
Petits riens dans le fait-tout
En position gril

Les comptes furent vite faits
L’un des deux était de trop
L’amour ou l’argent

Amour et argent
Au classement alphabétique
L’amour passe avant

Seul mais tous ensemble
Démonter le paradoxe
Quadrature du cercle

Nullitude lâchée
Confinitude imposée
Solitude domptée

Les cheveux sont longs
Bouchent complètement la vue
Qu’importe on avance

Étonnement vain
Ne cherchez pas trop l’intrus
Microscope requis

Courir et sauter
Suer tout nouveau tout beau
Tout stopper bientôt

Rater le théâtre
Oublier le cinéma
Pulvériser l’art

Libérés bientôt
C’est complètement affolant
Réapprendre les autres

Je sais cuisiner
C’est internet qui l’a dit

Alors je le crois
Les affaires sont bonnes
Ce virus rend créatif
Calculer vite bien

Le business prospère
Confinés déconfinés
On sait s’adapter

Inquiétudes passées 
Les portes s’ouvrent tout grand
Angoisses à venir

Tout le monde dehors
C’est dit en haut lieu
Pas son mot à dire

Tout le monde dehors
S’éviter ne pas se toucher
Au secours je rentre


M.C.A

Demain les portes seront grandes ouvertes.
Demain, se lancer dans la bataille, affronter l’autre, chercher le regard qui se veut fuyant, définir les codes pour se contacter à distance.
Aujourd’hui, regretter la paix retrouvée, le choix de ses occupations, le plaisir de l’exploration de soi, le désir de se réaliser. 
Apprécier la chance de ne rien faire et le temps béni qui n’a plus d’importance.
Aujourd’hui se surprendre à regretter que ce programme, inquiétant de prime abord, prenne fin.
Le confinement, c’est de la tarte et même du gâteau.
Souffler les bougies qui célèbrent donc Mon Confinement Adoré, 
Ces trois initiales en sucre d’orge qui fondent dans ma bouche.
Et vous, sincèrement, qu’auriez-vous fait à ma place ?


A VICTOIRE

Nos portes sont maintenant grandes ouvertes.
C’est presque irréel. Réapprendre à sortir sans contrainte, à fouler le sol sans surveiller sa montre.
Cela prendra du temps forcément.
Il faut aussi dé-calculer la distance de sécurité entre moi et toi, entre moi et moi, oser frôler de nouveau les mains et rechercher les regards qui fuyaient.
Il faut dire qu’on nous a bien rééduqués à nous dire comment se parler sans se parler, comment se supporter à dix dans neuf mètres carrés, comment ne plus s’écouter pour éviter de s’entretuer, comment prendre la revanche sur son boulanger.
Les supposées solutions à nos problèmes fabriqués de toutes pièces me sautent à la gorge.
Oui, il y a urgence à mettre de la distance entre moi et mon écran.
Ma préoccupation première, mon expédition spontanée n’est pas de me rendre au restaurant ou chez le coiffeur.
Non, après une overdose d’informations culturelles virtuelles, parfois jusqu’au gavage, je me précipite au musée du Louvre. Et c’est comme je le pensais, il est quasiment désert. Il faut croire que l’information par écran interposé n’est pas totalement digérée.
En haut de l’escalier principal, Elle trône, magnifique, la Victoire de Samothrace.
Vous, Madame, qui avez traversé les siècles, les guerres, les famines, voilà qu’une nouvelle catastrophe atteint le monde. C’est un autre mot nouveau qui nous arrive, après le tsunami.
Mais qui est-il cet ennemi ? Un minus virus, semble-t-il, mais qui sait faire plier les grands et appauvrir les pauvres. La puissance ne serait donc plus l’apanage des géants de ce monde ?
Il faut croire que nous avions pris nos aises. 
Est-ce une punition ? Une malédiction ? Une vengeance de dieux invisibles ? Un rappel à davantage d’humilité ?
A quels saints se vouer désormais ?
Impuissante face à de tels questionnements, c’est à vous, Victoire, que je m’adresse, les yeux dans les yeux. Et vous avez le bras long, m’a-t-on dit.
Je fouille dans les interstices de votre robe. Vous avez la sagesse que nous n’avons plus.
Oui vous, Madame, en résumé, quelle est donc votre opinion à ce sujet ?


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