INSPIRÉE PAR LA VIE

Sommaire 

Illustration pour Continuous one line drawing. Happy boy reading open books sitting on floor. Vector illustration - image libre de droit

AVEC FILTRE

Vous voyez du noir, là, sous vos yeux ?
Il y en a …. Peut-être
Mais des idées noires, je n’en veux pas, je les fuis
Assurément.
Je veux juste voir des couleurs qui dansent
Frénétiquement.
Je veux encore tricoter des jambes,
Résolument,
Comme a papillonné la pointe du pinceau,
Fiévreusement, 
Amoureusement,
Rebelle définitivement.


CHER JACQUES PREVERT

Désolée de t’écrire en style télégraphique mais je manque de place : je n’ai que 5 lignes.

Non je ne vis pas sous un régime totalitaire, du moins pas encore !

Je vais donc dresser un inventaire comme tu savais le faire : tweeter, instagram, liker, retweeter, hashlag (Ouh ! ça doit faire mal ça !)

J’y comprends rien. 

Impression que tout m’échappe. 

Alors explique-moi. 

Les poètes, ça sait tout. 

J’attends ta réponse. 

Tu sais où me joindre.


COUP D’EPONGE

La page blanche ? Même pas peur !
J’en rêve comme d’une nouvelle naissance,
Oublier, se laver des atrocités, des horreurs,
Ne pas rater ce que je choppe comme une chance.


Formidable occasion de naître à nouveau,
Sortir toute neuve d’une nouvelle coquille,
Mépriser les vilains, les imbéciles, les escrocs,
Ah ! Respirer un grand coup, créer une nouvelle famille.


Lâcher du lest, prendre de la distance,
Devancer les esprits obscurs et l’intolérance,
Les ensevelir sous le voile de leur ignorance,
Mais aidez-moi, la tâche est tellement immense …


COURS ELEMENTAIRE

· Y a quoi à la télé ce soir ?
· Je t’aime

· Y a du courrier aujourd’hui ?
· Un appel de toi, ne m’oublie pas

· C’est quand le jour des encombrants ?
· Prends ma main et garde-la

· T’as pris le pain ?
· Qu’est-ce qui te ferait plaisir ? J’aimerais tellement !

Quelle est la distance que le train va parcourir entre ma ville et la tienne, si les vents sont annoncés comme contraires ?

Et combien de temps va mettre le train pour atteindre son point d’arrivée, sachant que le conducteur, contrarié pour une raison inconnue, a la tête ailleurs ?

Quelle est la distance à parcourir entre ton corps et le mien ?

Quelle distance sépare ton regard du mien ?

Combien de temps faut-il pour apprendre l’Autre, pour comprendre son désir ?

Quelle est la distance entre ta main et ma joue, ma bouche et tes lèvres ?

L’amour est aveugle mais la solitude rend clairvoyant, a dit quelqu’un d’inspiré.

Prendre de la distance alors ?

Réapprendre à compter,
Réapprendre à vivre.


HIPPOCRATE S’EST NOYE EN MEDITERRANEE
(docu-fiction en 9 tableaux)

1 – Fleur Fanée

Warda, c’est mon nom. Ça veut dire fleur pour que vous compreniez bien. La fleur a pris un coup dans l’aile, un coup de grisou, une tempête lui a un peu écorné les pétales, depuis le temps.
Oui, depuis tout ce temps. J’ai dû être belle autrefois forcément, comme toutes les jeunes filles en fleur qui rêvent du prince charmant. J’habite une ville d’Algérie qui se situe à 300 km à l’est d’Alger, pour que vous compreniez encore mieux.
C’est un mélange de campagne et de ville. Nous sommes loin de la mer, mais pas trop, loin du Sahara aussi, mais il n’y a ni orangers, ni dattes, ni chameaux. Donc, vous pouvez effacer toutes ces cartes postales de votre tête. Pour que vous vous sentiez un peu chez vous quand même, nous avons un hiver qui gèle qui pourrait rappeler celui de vos montagnes et un été qui brûle semblable à celui de la plage.
Mais, bon, moi, les pentes enneigées à dévaler en ski et la plage où lézarder en maillot deux pièces, j’oublie.

Aujourd’hui, j’ai plus de soixante ans, autant dire que je suis censée être bien rangée des voitures. Je ne demande pas mieux que de vivre une petite vie de grand-mère tranquille. J’ai fait ma vie de femme et de mère avec trois enfants, grâce à Dieu. Ils sont grands. Nous avons marié les filles et je suis tranquille. C’est toujours un souci les filles. Il reste le garçon mais ça peut attendre. Et j’ai même des petits-enfants à qui je devrais faire des gâteaux comme toutes les grands-mères.

Mais la vie, le sort, en ont décidé autrement. Et là, ce n’est pas moi qui commande. Je ne suis pas rangée des voitures et je ne fais pas de gâteaux. Je trimballe un ventre gros comme une barrique depuis plusieurs années, comme si j’étais enceinte. Mais non, c’est aussi fini de ce côté depuis quelque temps, grâce à Dieu encore. Et la bière, c’est interdit. 
Je m’en suis accommodée, ma foi, je cache le tout sous ma grande robe. C’est au moins le côté pratique de nos vêtements qui peuvent envelopper toutes les formes sans trop chercher ce qu’il y a dessous. Pendant des années, j’ai fait le tour de cette excroissance qui a fait disparaître ma taille et qui a fini par faire partie intégrante de moi. Jusqu’au jour où j’ai eu des difficultés à avaler. Forcément ça devait être bien plein à l’intérieur. Il est arrivé un jour où j’ai vomi plus que je ne pouvais manger. La coupe devait être pleine.

Quand on fait bien le tour de toutes les causes possibles, tu as mangé trop de ceci et pas assez de cela, il faut se résoudre à prendre le chemin du cabinet du médecin parce que les traits commencent sérieusement à se creuser sous les yeux et que les jambes ne portent plus.
On diagnostique quelque chose de pas très clair dans le ventre, du côté des ovaires, et ça remonte dans le foie qui produit le liquide qui remplit l’appareil digestif. D’où mon gros bide. Je ne sais pas si je suis claire mais j’ai aussi de la brume dans le ciboulot, parfois.
Il faut ponctionner de temps à autre un peu de cette substance pour libérer les organes et prélever une partie de la tumeur pour voir ce qu’il en est.


C’est cher, très cher pour nous, parce que tout est à payer, le médecin, les examens sanguins et radiographiques, les séjours à l’hôpital qui seront forcément les plus brefs possibles.

On m’a dit que c’est cancéreux. On me parle d’ablation des ovaires et de chimiothérapie. Et je me dis que ça va encore coûter plein d’argent.

Alors, forcément avec tout ça, la fleur a la tige qui se fragilise sérieusement.

2 - L’avenir pour ceux qui se lèvent tôt ?

Je dois voir le médecin pour une hypothétique chimiothérapie. Oui, peut-être, si les résultats sanguins le permettent.
J’ai réveillé la maison à 4h30 pour qu’on ait le temps de partir et d’arriver surtout avant 6h. C’est mon fils qui m’emmène. Il a dû se débrouiller pour trouver une voiture, comme il m’a arrangé ce rendez-vous. Je ne sais pas ce que je ferai sans lui. Dieu le lui rendra, parce que moi, je n’ai pas les moyens. Si, de l’amour.
Nous voilà donc dans la salle d’attente de l’hôpital. Oui, nous avons aussi depuis peu un hôpital pas loin, de quoi se plaint-on ? 
Il est très tôt parce que c’est la possibilité pour nous, moi surtout, d’avoir une place assise. La salle d’attente a une capacité d’accueil de vingt personnes mais il n’y a que six chaises. La pénurie est partout. Les autres resteront debout ou assis par terre. On a l’habitude, chez nous, tout se passe au ras des pâquerettes.
On apporte des cabas avec à boire et à manger parce qu’on en a pour quatre heures minimum avant le début de l’appel. Mon fils s’en va. En une demi-journée, il peut en faire des choses.

En quatre heures, forcément, on a le temps de discuter, au moins avec sa voisine. On se demande quelle ficelle a été utilisée pour avoir un rendez-vous, pour se déplacer jusqu’ici, pour faire partie de l’heureuse confrérie des malades censés accéder à des soins.
Les femmes atteintes, comme moi, du mal qui coupe l’appétit me donnent des recettes pour mieux manger. Se faire cuire de la rate, se faire revenir des cacahuètes et les enrober dans du miel, consommer du cheval. La cuisine reste encore une affaire de femmes, et si, en plus ça soigne, c’est jackpot !
Le boucher connait mon mari et il lui donne maintenant de la rate sans qu’il le demande. Pour le cheval, c’est plus rare parce que c’est bien plus cher.
Les médicaments maison remplacent les vrais qui se font de plus en plus rares et qui coûtent la peau des fesses. Et de toute façon, ça ne peut pas faire de mal.
L’humour reste encore notre arme secrète et indispensable. Pour ma voisine, évoquant son cancer généralisé, elle parle de son locataire et dit qu’il se sent tellement à l’aise qu’il a emmené ses meubles. Avec un sourire désarmant, elle me fait oublier les douleurs qui me tordent les entrailles.

Je ne me lève pas de ma place, même pour aller aux toilettes, de peur de la perdre. Je plie et déplie mes jambes. 
Soudain, une certaine agitation et des pas assurés dans le couloir indiquent que le rythme va changer. Une dame avec une blouse d’un blanc douteux nous sort de notre torpeur.

3 - « Pas de bras pas de chocolat »

Très sûre d’elle, elle nous toise. Pas très difficile de nous dominer, nous sommes pour la plupart assises par terre. Il n’y a que des femmes. Les maux dont souffrent les hommes ne se mélangent pas aux nôtres.
Elle jette un œil pour voir s’il n’y a pas, parmi l’assemblée, des connaissances à elle qui passeraient par priorité. Ici, ce n’est pas premier arrivé, premier servi. Sinon, ce serait moi.
Chacune a l’espoir que son regard se posera sur elle.
Surtout, il faut ne rien dire pour ne pas attirer sur moi les foudres du ciel et être black-listée. J’ai été patiente depuis plus de quatre heures, alors quelques minutes de plus ne pèsent rien.
Je suis finalement appelée et je me trouve face à elle, et mon dossier avec moi. Il faut venir avec à chaque fois. Ici, il n’y a pas de dossier informatique.
La dame regarde le résultat de mes analyses de sang qu’elle juge trop faibles pour commencer la chimiothérapie. Je viens effectivement de voir le médecin du laboratoire qui m’a prescrit dans le même temps une transfusion.
Elle regarde donc la prescription et me demande si j’ai un donneur. Non, je n’ai pas de donneur.
Ah, mais c’est bien dommage, ma petite dame, parce que pas de donneur, pas de transfusion. Et donc pas de chimiothérapie.
Voilà donc, elle me rend mes papiers et me dit à la prochaine fois, quand les analyses seront positives.
Comme elle ne s’est pas présentée, je ne sais pas si j’ai eu à faire à un médecin ou une infirmière qui s’est imaginée être médecin. De toute façon, ce n’est pas moi qui vais contester sa légitimité. Je n’ai plus l’énergie. Je me demande juste comment sortir de l’ornière.

4 – Un peu de news

Je ne peux pas vraiment sortir ni marcher dehors. Déjà, avant ma maladie, je ne sortais pas. Ici, ça ne se fait pas. On sort pour une tâche bien précise, accompagnée si possible, mais jamais seule, juste pour prendre l’air, même voilée. Ce n’est écrit nulle part mais ça se sait. C’est intégré dans l’éducation des petites filles qui grandissent avec ça et qui l’intègrent complètement. Ça ne se discute donc pas non plus.

Je fais les tâches ménagères que je peux faire et je regarde la télé. Les films égyptiens déversent leur sirop. Ça ne m’enchante plus, si tant est que ce fut un jour le cas. Je dois avoir une baisse de moral. Le programme est ponctué régulièrement de points d’informations. On nous dit que, si notre Président est toujours à l’étranger pour se faire soigner, non, le navire n’est pas sans capitaine. 
Le Président est en France pour soigner la même maladie que moi, un cancer parait-il.
Y a-t-il des cancers plus ou moins dangereux ? L’Algérie ne sait donc pas soigner le sien ? Si donc je peux me faire soigner ici, c’est que mon cancer est moins dangereux que celui du Président ? Sinon, il serait resté là pour se faire soigner. CQFD. Ce raisonnement, s’il n’est pas le bon, a au moins le mérite de me rassurer.

5 – Auberge espagnole

Je me tourne encore vers mon fils. Je sais que je le vampirise avec ces problèmes qui me tombent dessus. Mais comment faire autrement ? Ici, les femmes ne peuvent rien faire toutes seules et mon mari n’est pas à la hauteur. Ce n’est pas le moment de le blâmer. Pour ça non plus, je n’ai pas l’énergie. On verra plus tard, si Dieu me prête vie.
C’est à mon fils, Karim, de voir encore comment faire pour le sang.
Ici, il faut venir avec son donneur auquel on prélève une poche de sang qui sera vidée dans les veines de la personne nécessiteuse. L’hôpital nous dit ne pas avoir de réserve. Vrai ou faux, on ne saura jamais. Karim ne peut pas être mon donneur puisqu’il est lui-même malade du diabète, « diabite » comme on dit ici, mais c’est une autre histoire. Il doit donc encore chercher parmi ses connaissances. Il faut bien sûr un groupe compatible. Et, ô miracle, je suis du groupe O négatif, je peux donc tout recevoir. On ne pourra pas dire que je n’y mets pas du mien.

6 – Hyppocrate ne sait plus nager

Karim est débrouillard comme personne pour me dégoter les rendez-vous en laboratoire pour les analyses et avec l’oncologue. Tout ça, c’est grâce à ses connaissances dans le milieu médical. On ne pourra pas dire que nous sommes un peuple d’assistés.
Il n’est pas besoin de connaître un médecin, un brancardier peut faire l’affaire. Nous, c’est le grand luxe. Mon fils connait un infirmier qui est en prise directe avec le service qui nous intéresse. Moyennant quelques billets, il m’arrange un rendez-vous illico presto. Oui, l’argent, toujours l’argent. Ici, il n’y a pas de sécurité sociale et encore moins de gratuité pour les soins. Les affections longue durée ne sont pas une invention de chez nous. 
Le contact que mon fils a sur place a donc vue sur mon dossier médical avant moi et mieux que moi d’ailleurs, puisque le médecin me donne le minimum d’informations. Il doit penser que je n’en vaux pas la peine. C’est ce contact qui me dit si mes analyses sont positives ou non, si je peux donc passer à l’étape supérieure et donc commencer la chimio, comme le ferait le médecin en somme. 
A chaque rendez-vous, c’est à moi de tout apporter dans mon cabas parce qu’il n’y a pas de liens entre les différents services de l’hôpital, et encore moins d’un hôpital à l’autre.
Et, comme en haut lieu on a dû penser que tout allait bien, il a été décidé de ne plus importer certains médicaments. Moi, je ne suis pas contre l’idée que notre pays soit vraiment indépendant. Nous allons fabriquer notre propre remède anti-douleur que des têtes chercheuses ont appelé Dolicrane, je crois. Toute ressemblance etc … Oserai-je dire qu’il n’est pas aussi efficace que celui auquel tout le monde pense. Il nous reste un petit stock du « vrai » et nous partageons un comprimé pour qu’il dure plus longtemps. L’idée serait peut-être de faire en sorte que l’on ait plus besoin de se soigner, ou, si c’est indispensable, que ce soit dans de bonnes conditions. Mais suis-je censée avoir des idées ?

7 – À table !

Les remèdes de bonne femme ont-ils du bon ? On m’a donné quantité de recettes pour aller mieux dans les salles d’attente. J’ai répondu « Oui, peut-être, je vais essayer. Si ça a marché pour vous … ». Je n’aime pas vexer. 
Mais je n’ai pas faim. Il y a ce satané liquide qui prend toute la place. L’ampleur de mon abdomen me gêne dans mes mouvements. C’est douloureux quand je m’assois, quand je marche, quand je me couche. Je ne sais pas quoi faire de cette carcasse transformée en baudruche. Je hais mon corps qui me fait souffrir et qui impose à tous ici, un rythme de vie qui n’est pas habituel. 
Mes filles se relaient pour me faire manger ce qui serait bon pour moi mais je n’ai pas envie. Il faudrait pourtant, pour que les plaquettes remontent. Elles sont au plus bas et je ne peux pas espérer commencer mon traitement sinon. On m’a expliqué qu’il fallait, après la chimio, opérer l’ovaire ou les ovaires. Les enlever, donc. Les deux ? je ne sais pas, je n’ai pas bien compris.
De toutes façons, pour l’instant, il faut que ces satanées plaquettes remontent.
Ma famille en France a compris que c’était un peu spécial ici et qu’il fallait toujours payer. Elle m’envoie donc de l’argent qui sert à se soigner et aussi à acheter ce qui est bon. Et ici, comme partout, ce qui est bon est cher.
Mais il n’est pas pensable que je sois seule à « bien » manger quand les autres autour de la table vont se contenter de l’ordinaire. Je ne peux pas leur imposer le spectacle de mets riches en tout et qui leur passeraient gentiment sous le nez. Non, c’est absolument inenvisageable. Nous sommes tous dans la même galère et advienne que pourra.

8 – Flash d’information

Mes journées sont ponctuées par les visites de mes petits-enfants qui ont compris que je ne vais pas bien mais ils doivent vivre leur enfance. Mes enfants s’inquiètent beaucoup pour moi parce qu’il voit les défaillances du système de soins ici. Et se faire soigner est signe d’espoir. Je fais contre mauvaise fortune bon cœur et je continue de sourire. Je réponds toujours que ça va quand on me demande. D’ailleurs, j’en ai marre de parler de cette maladie, des médicaments que je n’ai pas, des douleurs que rien n’atténue, de la vie qui passe et que je passe allongée tant bien que mal.

La télévision continue à déverser ses inutilités mais ça fait diversion. C’est tout ce que j’ai comme ouverture sur le monde. 
Les informations m’apprennent que notre Président est revenu dans son pays, qu’il en était reparti pour un mal au genou qu’il a fait aussi soigner à l’étranger. Ça existe le cancer du genou ? Je veux dire, tellement grave qu’on ne pourrait rien faire ici ? On nous dit que tout s’est bien passé et que le revoilà parmi nous. D’ailleurs, on nous montre le genou en parfait état de marche. Je ne comprends rien à ces informations. Je ne suis pas en état. Je vais arrêter le poste. J’ai comme un début de vertige. 


JUSQU’A L’IVRESSE

« Un vers ça va mais trois vers bonjour les dégâts »
C’est gravé sur le fronton de l’Académie.
Mais comment arrêter à un vers mon émoi ?
Comment dire à mon souffle de stopper son débit ?
J’aime, je souffre, je hais en plus d’une ligne !
Ai-je à peine commencé à vivre qu’il faut se taire ?
Mes émotions seraient donc mises en consigne ?
Mais elles en mourront, asphyxiées par manque d’air !
N’ayez crainte, aucun dégât pour trois vers et plus,
Laissez-vous porter par la musique des mots
Ils vous diront que je suis Isis ou Vénus
Ou celle qui sied le mieux à votre scénario.


LETTRE A JEAN FERRAT

C’était bien parti pourtant. 
Tu m’as éblouie avec tes mots vantant la beauté de la montagne.
J’aimais bien l’idée de ceux qui sont obligés de laisser leurs racines pour gagner leur croûte.
La vie tranquille et calme à la campagne qu’on laisse derrière soi pour aller se perdre dans la ville.

Ouais, j’aimais bien.
On a tous un petit bout de province en soi.
Tu savais que je retourne souvent à mes sources provinciales, comme pour reprendre une bouffée d’oxygène ?

Oui, tu savais ….

Et puis, patatras ! Voilà que tu veux m’obliger à manger de la caille et du perdreau ?
Et à les tuer, en plus ??

T’as oublié que je suis végétarienne, semble-t-il ! Et comme pour m’achever, tu veux aussi que je complète mon repas avec de la tomme de chèvre ?!?

Tu déconnes sérieux ! T’as aussi oublié que j’étais allergique à tout ce qui vient des chèvres, vaches et autres animaux en tout genre ? 

Oui, ça fait beaucoup, je sais mais qu’est-ce qui t’a pris, Jeannot ? 
C’est le soleil de l’Ardèche qui t’a tapé sur le ciboulot ?

Et puis, comble de l’infâmie, tu ne veux pas que je « finisse fonctionnaire » !

« FINIR » ? , comme si c’était mon arrêt de mort ….

Mais je suis bien vivante. Enfin, je crois ! Ça aussi tu l’as zappé on dirait ???

Ecoute, on ne va pas se quitter fâchés. 

Je veux bien oublier ce que tu as dit et le mettre sous le coup d’un moment de déprime. Ça arrive à tout le monde, le besoin de cracher son venin pour mieux se sentir après.

Tu sais quoi ? Je vais réécouter « Aimer à perdre la raison », « Deux enfants au soleil », et toutes ces merveilles que tu m’as fait découvrir.

Et sans rancune !

Je reste ta fan de toujours.


MON CINEMA

Depuis combien de temps que je prends ce bus, moi ?
Que je m’installe à la même place, un peu au fond, dans un bus pas encore bondé ?
Je ne vois que son profil de dos, lui aussi toujours à la même place,
C’est quelqu’un que j’imagine avec des habitudes bien ancrées, de vieux garçon comme on dit.
Ils sont tous là, le nez sur, ou dans, leur téléphone/ tablette/ cuisine salle à manger
Pas lui
Ils n’ont cure de leur entourage. 
Pas lui, j’en suis sûre …… Sauf qu’il ne regarde que devant, jamais derrière
Je vais faire comme dans le film « La vie est belle », fixer intensivement sa nuque. 
Retourne-toi, retourne-toi
Qui est-il ? Où va-t-il ? ça lui plait ce qu’il fait dans la vie ? 
La vie, c’est court une vie non ?
Demain, je déboule, arme au poing et je le braque !
« Bon maintenant, tu déballes tout ! nom, profession, pédigrée complet et tout le toutim !
J’te plais ou j’te plais pas ? »
Un peu brutal comme méthode, C’est peut-être un tendre. Sûrement,
Demain, je me coule près de lui, doucement, et je lui susurre à l’oreille « C’est comment ton p’tit nom ? ».
Ça pourrait le choquer et il va me prendre pour ce que ne suis pas.
Demain, si le bus arrive au carrefour du Tilleul et qu’on a la priorité, il va se retourner, me faire un grand sourire, du genre on est complice, je vous ai reconnue.
Catastrophe des serpents sortent de sa bouche !
Demain, je monte dans le bus et, passant devant lui, je fais négligemment tomber mon mouchoir (oui j’aurai un mouchoir en dentelle). Il va le ramasser, me le tendre en plongeant ses yeux dans les miens.
Catastrophe, il n’a rien vu, il dort !
Comment lui dire ?
Continue à parler toute seule, ma fille, et on va te prendre pour une tarée. 
Ah ! Scarlet ! Ta ferme est en flammes mais courage, demain est un autre jour ! 


SCENE DE LA VIE ORDINAIRE

« On va prendre le bus ». 
A l’arrêt de bus, je devine que la dame qui prononce ces mots a un certain âge. La paroi opaque qui nous sépare m’empêche de la voir.
J’imagine que ces paroles sont destinées à son petit-enfant pour le rassurer.
Nous sommes mercredi. Les parents sont happés par la folie de la vie actuelle. Tant mieux, c’est du temps qu’elle va partager.
Elle a encore un pied dans l’époque d’antan, celui où on prenait le temps de parler, de rassurer, d’expliquer par des mots plutôt que de laisser sa progéniture se débrouiller seule en se googlisant sans limites.
Oui, aujourd’hui, elle prend le bus avec son petit-fils ou sa petite-fille qui, d’ordinaire, est plutôt le passager passif de la voiture familiale.
Le bus ! Toute une aventure ! C’est le monde de Mamie !
L’enfant est plutôt silencieux. Il doit avoir sa main dans celle de sa grand-mère. Chouette mercredi ! 
Le bus arrive et je vois, assise et seule, une dame avec un caisson à ses côtés dans lequel se tapit un chat. C’est son partenaire du jour. J’aurais voulu lui dire que l’enfant que je ne suis plus avait aussi besoin d’affection.


TOUCHER LE FOND
En hommage à mon père mineur entre 1950 et 1956
après la visite du musée de la mine à Saint-Etienne

Aujourd’hui, le chef m’a remis mon jeton pour toute la semaine.
Il est rond, comme le soleil ou la lune, au choix.
Mais je ne verrai ni l’un ni l’autre, ou si peu. Rond, ça veut dire que j’embauche à cinq heures du matin. 
Je fais sauter la pièce de métal dans la main comme si j’allais la jouer aux dés ou la jeter sur le tapis de la roulette et espérer gagner le gros lot.
Ce n’est pas le jeu du 421, c’est le 429 et c’est mon numéro. Ici, on dit que c’est notre chiffre. Je ne sais pas lire les mots, mais les chiffres j’ai appris.
Je me dirige vers la grande salle des pendus pour décrocher la tenue qui pendouille au-dessus de nos têtes, à trois mètres du sol. 
Je ne m’habitue pas malgré les années, j’ai toujours l’impression de voir des corps de suicidés, des hommes qui auraient renoncé à se battre. 
J’accroche à la place les vêtements que je porte quand je ne suis pas mineur.
Un ingénieur ingénieux a imaginé pour nous une chaîne à déverrouiller pour tout faire descendre et remonter en un temps record. Pas question de jouer les pudiques. Nous n’avons rien à cacher. On est tous dans la même galère, à la vie à la mort.
Le regard encore englué de sommeil, j’échange mes tenues dans des gestes mécaniques. Je ne pense plus depuis bien longtemps. 
Mes pas me dirigent vers la lampisterie. Je saisis la lampe qui m’est attribuée, celle qui nous fait le jour au cœur de la nuit. 
Je ne peux pas dire que c’est ma lampe parce que rien ne m’appartient ici. Je la fiche sur mon crâne et prends place dans l’ascenseur, le mal-nommé. Parce que je ne m’élève pas, non, je m’enfonce dans les entrailles de la terre, à plusieurs centaines de mètres par le fond. Nous sommes une vingtaine, parqués sur la recette du puits, avant de s’entasser dans la cage de métal. Personne ne dit mot, résigné à l’idée de renoncer à la clarté du jour pour plusieurs heures.
« Mineur, le sort de la France est entre tes mains ! », dit l’affiche dans le couloir.
C’est Polo, le copain Italien, qui m’a expliqué un peu ce que ça voulait dire.
Mais c’est me donner beaucoup trop d’importance, Messieurs du Gouvernement !
J’étais chez moi, par-delà la Méditerranée, et la France est venue me chercher, me dire que j’aurais un travail pour faire vivre ma famille, bien mieux que dans mon propre pays.
J’ai donc troqué les vertes prairies de mon enfance contre les noirs crassiers d’ici.
Alors me voilà mais, ma famille, je ne la vois pas. 
Je rentre trop tard, tellement fatigué et vidé de toute mon énergie. 
Je ne vois pas mes enfants grandir, je ne sais plus leur parler, leur dire que je les aime, leur expliquer pourquoi j’ai trahi la promesse que je leur ai faite d’une vie meilleure, cette même promesse reçue de la France. Et j’y ai cru. J’y crois toujours, je ne craquerai pas.
Le sort de la France serait entre mes mains ? Mais je n’ai rien dans les mains dès que j’ai posé le marteau-piqueur qui me pulvérise les os, me vrille les tympans et brutalise mon cœur. J’ai très peur qu’il se décroche un jour. 

La douche ne lavera jamais cette poussière noire, incrustée dans chaque pore de ma peau. J’ai beau frotter. C’est tout le poids de l’exil et comme un sentiment de honte d’avoir trahi les miens qui reste indélébile, à jamais gravé dans ma chair. Comme un tatouage, une marque d’infamie.
Sans mot dire, en fin de poste, je raccrocherai mon jeton pour exprimer en silence que je ne suis pas resté au fond. A la vie, à la mort.


POUR JASON

Jason, 
J’sais pas trop comment ça s’écrit, tiens, mais je te mets ce petit mot dans ta boîte.
C’est Mme Suzanne qui vient vers toi. La vioque comme tu dis (si si, j’tai entendu)

J’te vois depuis que t’habites l’immeuble, 
T’étais tout minot quand vous êtes arrivés avec tes parents
J’dirais 5 ans comme ça

Rôder, traîner à partir de midi
Oui midi j’sais, parce que c’est l’heure du courrier. Jamais le matin Ah ça non !

Tu vas et viens sans arrêt. Qu’est-ce que tu peux me mettre hors de moi ? 
J’aurais envie de …… Ouh !!!

Tu fermes jamais la porte de l’immeuble, tu t’essuies jamais les pieds et ça m’énerve tu peux pas savoir ! J’voudrais hurler que … t’es déjà parti. 
Alors je finis par me calmer.

Le pire c’est quand tu débarques avec tes potes comme tu dis, Pas un pour racheter l’autre.

Mais qu’est-ce que vous pouvez bien vous raconter toute la journée, à squatter le devant de mes fenêtres hein ?

Et puis la journée se passe et j’me dis que j’aimerais bien avoir quelqu’un à qui parler.

Mais parler vraiment tu vois, pas juste bonjour bonsoir.

Que quelqu’un écoute ce que j’ai à dire quand il demande « Ça va comme vous voulez Mme Suzanne ? » tout en sortant de l’immeuble …

Eh ben non justement, ça va pas comme je veux mais ça serait tellement long à dire tout ça.

Oui je voulais te hurler dessus et puis j’me dis faut qu’j’arrête de crier, comme j’ai fait après Jérémy. Jérémy c’est mon fils, P’têt même que c’est pour ça qu’il donne plus de nouvelles. 

Tu vois pas que j’serais grand-mère ??

Alors, si un jour tes potes y viennent pas, on sait pas hein ? 
et qu’tu sais pas quoi faire, qu’est-ce que tu dirais de pousser la porte de ma loge ? 
J’suis toujours là.

Tu vas grave kiffer ta race. 


A MON CHEF DE CHŒUR


J’étais tranquille, j’étais pénarde.
Accrochée à ma vie, comme à un bar.
Ma vie qui, ma foi, me plaisait bien.
Et puis il m’a fait signe. Droit dans les mirettes, il m’a dit « Pousse un peu la chansonnette, comme ça, juste pour voir ».
J’ai dit : « je suis pas contre, mais je te préviens. Tu te gourres. C’est pas une voix que j’ai. C’est comme qui dirait un tambour crevé. Insiste pas, laisse tomber ».
Mais il voulait rien savoir. C’est du genre accrocheur, voyez.
Il m’a dit : Tu verras, tu souffles, tu respires. Ça viendra tout seul, tu verras ».
Ah, ouais, cette blague ! Je respire depuis que je suis toute petite, je te ferais dire. Et ça le fait pas.
Alors il a sorti des mots bizarres.
Il paraitrait que j’ai ça en moi, attends, tu vas pas le croire, du genre « larynx », « diaphragme ».
J’ai failli pouffer, ça m’a fait rire. Mais je me suis retenue, question d’éducation.
Mais bon, lui ne rigolait pas. « C’est sans danger », qu’il m’a répété. 
Comme je suis bonne fille et bon public, j’ai dit « bon ben, je vais essayer. Mais je promets rien ».

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