LIBERTÉ, LIBERTÉ CHÉRIE

Texte primé lors du concours international francophone organisé par l’Ordre des Avocats des Hauts-de-Seine en 2021, sur le thème de la liberté.
«GRAINE DE VIOLENCE »



Assise en tailleur, à même le sol, je coince entre mes jambes le grand plat rond en bois d’olivier dont je connais chaque interstice, la moindre aspérité tant mes mains en ont caressé la surface.
Mes doigts roulent les grains de semoule pour le repas familial. Toute la maisonnée dort encore et tout repose sur moi. Comme toujours. Quand ils seront autour de la table, tout sera prêt comme par enchantement.
Mes mains aux doigts gourds à force de travail projettent la graine d’une paroi à l’autre du réceptacle, comme pour la martyriser, la forcer à devenir ce qu’elle ne souhaite pas.
Je suis folle d’envisager qu’un grain de blé peut penser. Et moi, suis-je supposée avoir des idées ? Des opinions ?
Un jour, mais je ne peux pas dire par un beau matin d’été, comme dans les romans, au sortir de l’enfance, je me suis retrouvée face à un inconnu, collée à lui pour le reste de mes jours. Étais-je censée le repousser parce qu’il était vieux, laid, répugnant ? Dire non tout simplement parce que je ne l’avais pas choisi ? A douze ans, je n'avais pas cette force. Je ne pouvais pas imaginer que, bien plus tard, je serai mère dans une scène dix fois renouvelée. C'est vrai, j'aime beaucoup les enfants. Là encore je n'ai pas eu le choix.
Parce qu'il n’y avait pas de place pour mes doutes, mes questions, mes souffrances. A qui parler ? Autour de moi, toutes les femmes se réjouissaient de mon sort semblable au leur. J’aurais tant aimé que ma mère dise non pour moi, trop frêle pour m’opposer à cette déferlante. Mais j’ai été engloutie corps et âme. Il me reste l’impression d’être un poisson dans son bocal. Les lèvres bougent mais personne n’entend.
Suis-je folle ?
Le couscous prend forme sous mes gestes dictés par une forme de rage.
Lila, ma fille, est sur le pas de la porte de notre petite cuisine. Je l’ai réveillée. J’ai sans doute dû être moins silencieuse et transparente que d’habitude.
Elle s’avance vers moi, encore sereine. Tout est normal, je suis à ma place. Quelle sera la sienne, en ce monde ?
Il faut que je lui dise, il faut que je lui transmette ma révolte silencieuse pour qu’elle trouve la force de ne pas se laisser enferrer. Je la veux belle, épanouie, libre de choisir sa vie. Je veux qu’elle ait la volonté de contrer le mektoub * qui voudrait que nos existences soient immuablement prédéfinies selon que l’on est une femme ou pas. Le mot aurait-il été conçu tout spécialement pour faire de nous des êtres sans contradictions, sans questionnements, sans émotions, sans envies, sans idéal ? Pour nous ôter toute velléité de lutte et de résistance ?
Mais pourquoi toutes ces questions qui fusent soudain dans ma tête ? Et pourquoi maintenant ? 
Ma fille grandit et son père a peut-être déjà pensé au moyen de sceller son avenir. Il y a urgence. Oui, c'est cela, il faut agir.
J’enrage et mes bras fouettent encore plus violemment la graine.

Je n’ai pas pu résister et me défendre, mais Lila saura, j’en suis sûre. Elle sait aussi que je ne connais pas les mots pour lui dire mon amour et ma confiance. Je ne suis pas allée à l’école assez longtemps. C’est dans mon regard qu’elle puisera l’énergie nécessaire à son envol.
Un souffle d'air que laisse passer le rideau de la porte me caresse le front. Je réalise soudain que ce morceau d'étoffe totalement opaque est là depuis mon arrivée dans cette maison, comme pour m'isoler plus sûrement du monde extérieur. Je le vois frémir doucement sous une brise légère, fraîche, affranchie de toutes contraintes, comme une évidence. J’ai la pensée coupable de l’envier.
D’où vient le vent ?

* ce qui est écrit, prédestiné


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