L'AUTRE MOITIÉ

  

Sommaire 

Illustration pour Fig vector drawing. Hand drawn fruit and sliced piece. Summer fo - image libre de droit

PENSÉES POUR UN NON-EVENEMENT

Quand je me tais, on me dit que je fais la gueule,
Quand je dis que je ne suis pas d’accord, on me traite d’hystérique en crise,
Quand je veux choisir celui qui partagera mes moments d’amour, on me dit mal baisée,
Quand je ne farde pas mon visage, on me dit que je n’ai pas bonne mine,
Ou que je ne fais rien pour plaire,
Ou que je mérite bien mon sort de femme seule,
Quand je mets de la couleur sur mes joues, on dit que je suis une aguicheuse, une traînée,
On m’enlève même le droit d’exister puisqu’on dit que je suis une « moins que rien »,
Quand je ne peux pas porter une tenue de petite taille, on me taxe d’obèse,
Quand j’ai du mal à terminer ma journée en racontant une belle histoire de princesse à mes enfants, on me dit que je suis une mauvaise mère,
Quand justement je refuse d’avoir des enfants, on ne salue pas ma lucidité mais on me retire toute féminité en me traitant de monstre égoïste asexué,
Quand je relève la tête, on me qualifie de garçon manqué,
Quand je pose des questions, je deviens chiante et prétentieuse,
Alors, qui me dira qui je suis ?
Je relis l’Histoire de tous les pays et je vois que je suis de tous les combats.
Je n’ai jamais hésité à être aux côtés de l’autre partie de l’humanité.
J’ai donc la prétention de croire que c’est aussi grâce à moi que les choses avancent.
« I had a dream ». « J’ai fait un rêve », a dit un grand homme de l’Histoire, qui a payé de sa vie en voulant aussi rendre à l’espèce humaine sa dignité.
Oui, c’était un homme et pourtant des millions de femmes l’ont suivi.
Alors, je rêve moi aussi que nous devenions enfin amis.
(8 mars 2018)


illustration de Fleur EVEN


AUX PETITES FEMMES ANONYMES

Chaque année, à la même époque, ils reviennent me bassiner avec leur fête de la Femme. Ça revient avec une régularité d’horloge. Un jour de l’année, c’est ma fête, parait-il. On me rappelle que je suis une Femme, et d’ailleurs mon commerçant m’offre une rose.

Chaque année, on exhibe quelques noms. Des hommages en veux-tu, en voilà envahissent soudain mon espace, dégoulinants d’admiration, avec toute la reconnaissance due aux mortes. On me dit les femmes qui ont marqué l’Histoire, « puissantes » parait-il. Ahah ! tellement puissantes qu’il a fallu les exhumer de leur sépulture pour rappeler qu’elles ont existé, et qu’on les aura oubliées demain quand la fête sera finie.

Mais à quand le respect dû à l’Etre Vivant que je suis aujourd’hui ? 
« Aux Petites Femmes Anonymes la Patrie Reconnaissante » en somme …

Au jeu du Monopoly, une femme compte comme demi-portion. Et c’est même officiel dans certains codes dit de la Famille. La famille, on m’a pourtant dit que j’en étais le pilier. Mais comment tient-elle, cette famille, sur une moitié de jambe ? Supercherie, vous croyez ?
Question bête, peut-être, comme j’en pose souvent.

Qui dira jamais la douleur d’être enterrée vive, sacrifiée sur l’autel de la virginité, pour l’honneur ?
Qui exprimera le chant douloureux qui perce malgré le voile qui tente de cacher ma féminité ?
Qui aura le courage d’exterminer les lâches qui osent lever la main sur moi ?

Je fus combattante pour la liberté et me voilà bâillonnée par ceux-là mêmes que j’ai libérés.
C’est moi qui, toujours, tire l’eau du puits pour étancher les soifs.
A force de pugnacité, j’ai appris malgré tout à lire mais mon savoir est étouffé par les livres que j’ai tenus dans les mains.

Dois-je encore verser mon sang ?

Chaque année me rappelle que ce n’est pas suffisant, que je dois encore et toujours continuer à suivre ma route, tirer l’eau du puits, semer, glaner pour nourrir.
Mon courage et ma détermination sont sans doute légendaires puisque, l’an prochain, à la même date, on me fêtera encore.
Quand vous ne me fêterez plus, je pourrais dire que je suis heureuse.

8/3/2021


BOOMERANG

Boom ! ça revient tous les ans, comme un lourd balancier,
En pleine tête,
Comme un boomerang.

Boom … ring,
Lutter pour se préserver des mains assassines,
Fuir le couteau exciseur,
Expliquer que le fœtus parvenu à terme ne sera pas heureux,
Survivre à cette lutte incessante.

Boom … rage,
Indignée de voir mon cerveau sans cesse dévalué,
Révoltée d’être abandonnée par le père de mes enfants,
Ulcérée d’être sommée de joindre les deux bouts,
Lassée de devoir sans cesse faire mes preuves,
Fatiguée d’être seule à rendre des comptes,

Boom … rêve,
Se projeter dans un miroir non déformant,
Stopper le compte des trépassées sur l’autel de la liberté,
Imaginer de ne plus avoir une unique journée pour être soi.

8 mars 2020





Demi-femme
Demi-portion
Demi-mondaine

Où est ma moitié ? J’ai beau scruté l’horizon depuis des siècles, je ne vois rien venir.
Quand donc serai-je un être à part entière ? 
Dites-moi que mon sort n’est pas gravé dans le marbre, que le moule dans lequel on m’a glissé à mon insu va voler en éclats !


C’ETAIT HIER

Alors, comme ça, j’existe un jour par an ?
Un jour par an c’est peu non ?
Très peu, même si on dit que je ne sais pas compter.
Un jour par an pour me découvrir, savoir que j’existe, c’est court.
Alors, je ne vais pas m’attarder.


Violée à 11 ans par beau-papa, elle a dû subir une césarienne dans le secret.
Oui, mais que faisait-elle là, aussi ?
Vous êtes sûr que ce n’est pas elle qui l’a aguiché ?
Fragile, dites-vous ? Hum … méfiance …
Elles sont malignes et sorcières. Et ne vous fiez pas à son jeune âge.


En Algérie, des jeunes femmes se pendent avec leur voile.
Non mais, où vont-elles chercher tout ça ?
On leur a tout pris pourtant,
On les surveille, même quand elles sont enfermées dans la cuisine.
Ah ! L’imagination, où ça va se nicher tout de même !
On dit les femmes inventives, mais là, chapeau !


La femme Rohingya tient dans ses bras son bébé fruit d’un viol collectif.
Chut ! on lui a dit de ne surtout pas en parler parce que, en tant que musulmane, être violée et par un non-musulman de surcroît, c’est un billet pour l’enfer. Direct.
C’est de sa faute aussi, elle est trop belle et elle s’est un peu trop éloignée du village.
L’esprit aventurier c’est réservé aux hommes, elle n’avait pas compris ça cette idiote.
Et puis, à la guerre comme à la guerre !


Bing ! encore un coup de poing bien placé qui lui retourne le cerveau, histoire de le remettre dans le bon sens !
Parce que, depuis quelque temps, Madame veut sa liberté et s’exprimer. Elle étouffe comme elle dit.
Tiens ! ça va t’apprendre à respirer !
Oh ! Il semblerait qu’elle ne respire plus, justement.
« C’est que, M. Le Président, je l’aimais tellement ! C’est pas un crime d’aimer n’est-ce-pas, d’aimer 
passionnément ? »


Pfftt ! siffle le fouet à l’oreille de la femme jugée comme infidèle, pour lui apprendre à ne pas accepter celui à qui on l’a donnée dès sa naissance.
Le tribunal, dans sa grande mansuétude, a convoqué le public qui, visiblement, apprécie le doux son que tu lâches à chaque coup, comme une petite chanson.
Cent fois, il a de quoi se régaler !
C’est ton public désormais, toi qui rêvais de notoriété, et sans dépenser un sou pour le budget pub !
Ça finit par porter ses fruits de regarder la télé-réalité. C’est pas beau la vie ?

Jeu de dames,
Jeu d’échecs.

Femme des podiums, affamée et oubliée demain
Femme des panneaux publicitaires, identifiée à un sac à mains
Femme de milliardaire, humiliée et condamnée à se taire
Femme larguée, sommée d’élever la progéniture
Femme, moitié de l’humanité

Ah ! il est vrai que je ne sais pas compter,

Apprendre à rester à sa place,
Apprendre à rester, envers et contre tout, désirable, drôle, légère, imperceptible,
Ça serait cela, être féminine ?

Demain est un autre jour, 
J’ai encore le temps d’apprendre.

9 mars 2019


SCULPTURE « FEMME A GENOUX »

J’ai tout laissé derrière moi.
Les fardeaux que l’on me pose sur les épaules,
Les oripeaux que l’on veut m’imposer,
Qu’ils se nomment robe de bure, burqua, voile ou crinoline.
J’ai abandonné le seau près du puits
La voiture au milieu du carrefour,
Mon instinct, qui n’a rien de maternel.
Me voilà nue, sans armes et sans bagages,
Enfin reposée, paisible, sereine.
J’offre mon regard à l’immensité du ciel.

 
Sculpture de Gisèle COHEN


LA FEMME GIRAFE

Vous trouvez que je n’ai pas l’air très à l’aise ? vous avez raison.
Je n’aime pas ce collier que l’on me force à porter depuis que je suis femme, comme pour me faire accepter tout le poids de ma nouvelle condition.
Non, ce n’est pas un bijou, c’est plutôt un joug tout court. Les liens sont ancrés dans ma chair.
Je n’avais pas le choix.
Si j’étais née un peu plus à l’est, j’aurais dû emprisonner mes pieds dans des bandes dès mon plus jeune âge, parce que plus c’est petit et plus c’est beau, parait-il.
Si j’étais née un peu plus à l’ouest, j’aurais dû porter un grand drap bleu avec juste quelques trous pour ne pas tomber, parce qu’on m’a expliqué que je dois rester utile et qu’une femme blessée, c’est juste un boulet.
Si j’étais née un peu plus au sud, on m’aurait amputée d’une partie de mon intimité au cœur de l’enfance comme pour m’arracher les yeux.
Si j’étais née un peu plus au nord, j’aurais dû rester féminine malgré les maternités, les heures de travail et le temps qui passe.
Alors me voilà, la bouche un peu entrouverte comme pour dire quelque chose.
Mais quoi, je ne sais plus.
Le regard serein malgré tout.
Je me demande parfois où je puise toute cette détermination.
Sculpture de Michelle Patrigeon
METTRE LA PHOTO 


JE NE JOUE PLUS

On m’avait dit « Ne te pose pas de questions, 
On s’occupe de tout ».

« Tu n’as qu’une chose à faire : bien écouter ce qu’on te dit
et faire ce qu’on te dit de faire.

« Tu verras, c’est comme un jeu… »

« Tu vois ce seau là-bas ? 
Tu le porteras mais jamais à vide.
Tu dois veiller à le remplir d’eau, toujours »
« Avec cette eau, tu laves, tu nettoies »

« Tu vois ce sac de farine sur cette table ?
A cette farine, tu rajoutes un peu de l’eau de ton seau
Et tu fais la pâte. »
« Tu pétris, tu pétris encore pour nourrir ceux qui t’entourent. »

« Tu vois cette forêt là-bas ?
Tu vas ramasser le bois. »
« Avec ce bois, tu fais un feu.

Comment, pourquoi faire ?
Mais pour faire cuire ta pâte !
Comment pourquoi toi et pas ton frère ? 
Mais parce que c’est la règle du jeu

Et on avait dit « PAS DE QUESTIONS ! »

« Et quand ils auront tous bien mangé,
Tu retourneras chercher de l’eau et du bois
Pour pétrir, laver, nettoyer
Et encore et encore … »

C’est un jeu, m’a-t-on dit, 
le cycle infini, Infernal
Porter, cuisiner, courir, 
Pas le temps de penser, d’imaginer,

Un jour,
Mais quelle mouche m’avait donc piquée ?
J’ai vu dans l’eau le visage d’une femme
Aux traits fatigués, usés

On m’avait dit « Te pose pas trop de question … »

J’ai pris les cartes de ce jeu maléfique 
Où le roi est plus fort que la reine
Je les ai envoyées en l’air 
J’ai vu les ailes d’un papillon libre, libre …


« LA DANSEUSE »

J’étais dans la salle de bains quand le téléphone a sonné. Pas eu le temps de m’habiller complètement. Tant pis, il y a au moins cet avantage à être seule.
On m’annonce que je suis sélectionnée pour représenter la gente féminine. Quel honneur ! Serai-je à la hauteur ? Et pourquoi moi ? Les questions fusent et je m’emmêle les fils. Mais j’ai trop de chance ! Qu’est-ce qui a bien pu leur plaire ? Ma taille fine ? Mes hanches rebondies ? Mon air mutin, bien caché, sans doute ? 
Oui, tellement de chance que j’en deviens inconsciente. En équilibre sur la pointe d’un pied, je lance l’autre, dans le vide. Je pourrais tomber, dites-vous ? Même pas peur !
Le risque, j’aime !


Sculpture de Sylvie Zampolini


BONNE FETE PAULETTE


La communauté internationale ? Non, elle n’existe pas. Un mensonge de plus. Où était-elle quand ils ont repris le pouvoir, m’obligeant à me cacher pour étudier ? Mon savoir les effraie aussi. Je ne dois rien apprendre. C’est clandestinement que je prends ce stylo pour dire que tout m’est interdit, que je dois sortir accompagnée de mon père, mon petit frère ou mon mari.
Si je respire, c’est à travers la trame de ce drap dont rien ne doit dépasser. 
J’ai 20 ans, un âge qui n’a pas de sens pour moi.

Il est là, en photo sur le net, tout sourires, brandissant un paquet à bout de bras. Il n’y a pas de légende, mais il affiche sa victoire. La bataille n’était pas ardue et la victoire n’est pas de haute lutte. Son butin, c’est la tête de sa femme, celle qui est sa chose depuis qu’elle a douze ans, celle à qui on ne demande rien, celle que l’on a livré bien vivante au sortir de l’enfance dans les mains de son assassin.
La voilà donc, la tête qu’elle a osé lever. Lui reste libre, libre de choisir celle qui prendra la place restée vacante.

Le soleil était radieux ce matin-là, comme toujours chez nous. Ma mère m’a prise dans ses bras, doucement. Mes tantes aussi m’entouraient mais elles sont souvent avec nous. C’était un matin de ces jours donc, où j’étais encore dans la chaleur du sommeil, en confiance.
Tout à coup, on m’a écarté les jambes et j’ai senti la lame froide d’un couteau. Après, je ne sais plus, la douleur a enveloppé mon cerveau. Depuis, à chaque fois que j’ai mal, je sais que je suis une femme. J’avais deux ans.

Pop, pop, pop ! C’est la fête aujourd’hui non ? C’est MA fête, on est bien d’accord !
Ne retenez pas tout ce que je viens de dire. Comme toutes les femmes, j’exagère, j’en fais des tonnes, je brode. On me dit même hystérique et ça peut aller loin !
Aujourd’hui donc, 8 mars, j’ai 24 heures pour moi toute seule. Un roman a été imaginé. Qu’est-ce que la vie d’une femme sur ce laps de temps ? Mais j’exagère si je dis que 24 heures, c’est peu sur une année ? Et il ne faudrait pas que je dorme. Mince, j’ai oublié de mettre le réveil ce matin. Déjà 10 heures ! On va encore me traiter de fainéante ! J’ai tant à faire dans le temps qui me reste, sans oublier d’être aimable, désirable, équilibrée, parfaite. Et demain ?

8/3/2022


Page précédente