MOTS JETES

  (Nota : Exercices faits en atelier d’écriture, et malgré le confinement. Une dizaine de mots sont « jetés » au hasard par chacun des participants et il s’agit de les inclure dans un texte au terme de quinze minutes de réflexion) 


1.04.2020 : éventail, disséquer, vie, cabinet, phare, fanfaronner, impéritie, virtuel
L’adresse m’avait été donnée en grand secret, sous le manteau.
Sur la plaque de son cabinet, il était écrit « Docteur Michel VIRTUEL, Sauveur de vies – Bienveillantologue, Diplômé de la Faculté de Paris ».
Oui, c’était exactement ce qu’il me fallait.
Depuis plusieurs semaines, la ville était complètement désertée. Plus âme qui vive dans les rues, inutilement balayées par la lumière du phare.
J’angoissais sérieux de ne pouvoir parler à personne, ni toucher une main ou caresser une joue.
Il me fallait consulter et mon cas relevait sans discussion de l’urgence.
Je poussais donc la porte de la salle d’attente. Personne. Complètement vide. Inutile donc de fanfaronner son nom au personnel de l’accueil : il n’y avait pas d’accueil.
J’ai pris sagement place sur un siège, sans le moindre magazine habituellement posé pour passer le temps, porteur de virus parait-il, en plus de fausses nouvelles.
Deux heures plus tard, lasse d’attendre, je me hasardais à jeter un œil dans le bureau de ce personnage indispensable au devenir de l’Humanité. C’est alors que je le vis, affalé dans un fauteuil en rotin. 
Une créature qu’on dit « de rêve » lui prodiguait un peu d’air frais en agitant un éventail, pendant qu’il sirotait son breuvage.
J’eus une moue de dégoût à la vue des restes d’une créature qu’il venait apparemment de disséquer sur la table d’examen. Je ne saurais dire s’il s’agissait d’un animal ou d’un être humain tant le spectacle relevait de la boucherie pure.
Faisant fi des consignes nous interdisant le contact direct, je le saisis à la gorge, lui hurlant des insanités, lui reprochant son impéritie qui nous exposait tous à une mort certaine.
Le fracas sur le sol de la bouteille dont il buvait le contenu me tira de ce cauchemar.
Rien de tout cela n’était réel, grâce à Dieu, et le seul nom de ce médecin aurait dû me rassurer. Mais l’imagination est parfois bien difficile à maîtriser.
Mais, enfin, j’ai eu le sentiment de toucher quelqu’un.
Et j’allais mieux, beaucoup mieux !

 1.6.2020 : admiration, lunettes, s’extasier, caresse, désorganisation, pédicure, canaille, lambiner, expérience, sabot, humilité

On pourrait dire que c’était un homme à côté de la plaque, plutôt maladroit à tracer son sillon de travers, les deux pieds dans le même sabot, le regard ailleurs sauf là où il est convenu de le poser, à lambiner plutôt qu’à avancer sans hésitation aucune.
Mais en amour, on ne demande pas aux hommes d’avoir inventé la poudre.
Et c’était son homme. Elle le prenait tel qu’il est et nul besoin de chausser ces lunettes qui transgressent la réalité, qui transforment les canailles en princes charmants.
Admiration totale ! Extase sans failles de sa part qui avait de la vie l’expérience de ceux qui souffrent.
Merci le hasard !
Avec toute l’humilité dont il n’avait même pas conscience, il avait remis un certain ordre dans cette vie à haut potentiel de désorganisation.

Comme ça, mine de rien, comme une caresse.
Tout de même, elle trouvait curieux pour un pédicure d’avoir les deux pieds dans le même sabot …
Mais, bon, en amour, il ne faut jamais tout expliquer.


1.1.2020 : aile, allure, buller, chambre à air, décoller, éolien, foehn, fragrance, insuffler, vaporeux

C’est à la lumière de la bougie qu’il vérifiait tous ses calculs, parce que le foehn avait encore provoqué une coupure de courant depuis plusieurs jours.
Il avait tout étalé devant lui, le compas, le pied à coulisses, la clé de douze quatorze dix-huit, le papier millimétré, le crayon mine HB fraîchement taillé.
Et il ne comprenait pas pourquoi ce fichu mécanisme tournait à l’envers. La chambre à air était pourtant bien gonflée juste ce qu’il faut, en forme d’un beau cinq, d’abord parce que c’est son chiffre préféré, ensuite parce qu’il ne pouvait pas s’empêcher de donner une dimension artistique à tout ce qu’il entreprenait.
Rien à faire, l’engin censé être éolien refusait de décoller malgré ce vent à décorner les bœufs.
Quand tout-à-coup, elle fit son apparition. Elle poussa la porte, fit danser sa silhouette dans un déshabillé vaporeux. 
La flamme de la bougie vacilla, tout comme son esprit qui commençait à basculer dans un autre monde. L’atmosphère austère de son petit atelier ne résista pas au parfum de la belle dont il aurait reconnu la fragrance entre mille.
Quelle allure tout de même ! Même après toutes ces années, elle parvenait encore à le troubler, à lui insuffler des images d’un ailleurs où buller prend tout son sens.
D’un geste, il balaya tout le fatras qui encombrait sa table de travail. Et il crut sentir comme une petite démangeaison dans le dos.
Ne t’inquiète pas, lui dit-elle. Ce sont tes ailes qui ne demandaient qu’à sortir. Regarde, j’ai les mêmes.


3.5.2020 : cadenas, pagaille, lit, rigoler, invitation, ruisseau, ivresse, rubicond, kummel, bucolique, clown

Il s’est retrouvé sur le trottoir, littéralement expulsé de la boîte de nuit où il pensait passer une délicieuse soirée, et sur invitation s’il vous plait.
Ce n’était pas son genre, lui qui ne sortait jamais le soir un tantinet agoraphobe, trop content de regagner son lit.
Ah non, pas son genre de fréquenter le gotha, loin de là, mais, bon, pourquoi pas, une fois comme ça pour voir, pour rigoler lui dont c’était le métier de faire rire.
Son nom avait sans doute atterri dans un listing informatique au hasard d’une manipulation, bon.
Il est des fois où il ne faut pas se triturer les méninges.
Non pas son genre. Son monde c’était celui du cirque. Enfin, « son » monde, non, plutôt celui qui lui était échu par hasard, encore, où il tenait le rôle de clown alors que ce n’était pas un boute-en-train né, mais il fallait bien gagner sa croûte. S’évertuer à inventer des histoires drôles pour les petits nenfants reclus dans un monde magique et bucolique.
Sa réalité était tout autre et rigoler ne composait pas forcément son quotidien.
Mais il en avait un peu assez d’être seul, seul en scène, seul dans sa vie, seul toujours. Alors cette hasardeuse invitation tombait à pic. Il allait voir du monde, des gens, des êtres humains en vrai.
Mais que c’était-il passé ? Il se souvient avoir poussé la porte d’entrée, vu le molosse qui lui donnait subitement de l’importance à la vue de son carton. Ça oui, il s’en souvient.
Mais après, qu’est-ce qui lui vaut de se retrouver les fesses dans le ruisseau, à l’heure où Paris est censé se réveiller ?

Il y avait, parmi la foule qui s’agitait sur un rythme inconnu pour lui, cette fille à l’accent bizarre qui parlait tout le temps, lui présentait des verres tout le temps, puis des bouteilles qu’il fallait vider vite. Du champagne peut-être, mais elle était si belle.
Il fallait terminer le rituel par le breuvage de son pays, le kummel a-t-elle dit, et tous nos vœux seraient exaucés !
Ça va un peu tourner, a-t-elle ajouté, comme une sensation d’ivresse, mais c’est normal. C’est même indispensable si l’on veut réaliser ses souhaits, voire même franchir le rubicond, faire sauter tous les cadenas qui verrouillent l’imaginaire et rendent frileux.
Et là c’est le trou noir, la pagaille dans sa tête.
Le tissu de son pantalon ne le protège pas du froid du trottoir. Il se relève péniblement, s’assure que son corps fonctionne bien, fouille dans ses poches.
Son nez de clown le réchauffe.


7.4.2020 : demain, plume, facture, gymnastique, paysan, escapade, fraternel, transpirer, jour

Tiens, tu te décides à rentrer ? Je ne t’attendais que demain. 
Quoi, on n’est pas à un jour près ?
Si, figure-toi ! Demain, ça me laissait quelques heures de plus, des moments de plénitude. 
Ça repoussait un peu ce moment de règlement de comptes, redouté mais indispensable désormais.
Fatiguée de tes escapades qui coûtent la peau des fesses. Je vois les notes d’hôtel, les factures de restaurant.
Usée de devoir chaque mois me livrer à une gymnastique sans nom pour équilibrer les comptes, sans comprendre le pourquoi de ce gouffre financier qui me procurait des sueurs froides à faire transpirer un bloc de granit !
Alors, tu vois, j’ai tout préparé. Je te laisse tout. Et tu m’oublies.
Quoi, c’est pas possible ? Comment, tu comprends rien de ce qui arrive ?
Mais si, souviens-toi de tes origines paysannes « on récolte ce que l’on sème ».
Non, je ne veux pas faire table rase et prendre la main prétendument fraternelle que tu me tends.
Trop tard.
Le paysan dit encore « Après l’heure, c’est plus l’heure ».
Quand j’aurai franchi cette porte, tu prendras en pleine face le souffle qui me poussera loin, très loin de toi. 
Et je serai légère comme une plume. Enfin.


9.6.2020 : emmitouflé, sucrerie, été, licorne, joyeusement, rencontre, lierre, malchance, voix

Emmitouflé dans son apparente bêtise, il n’a pas vu passer l’été, pourtant propice aux belles rencontres, dit-on.
Falbalas, caramels, bonbons, chocolats, sucreries, il a tout raté.
Qu’importe et ne criez pas à la malchance, il n’en avait cure.
Le cerveau enserré dans une nasse semble incapable de se défaire de ce lierre qui le privait d’air nouveau.
Ah ! la nouveauté ! C’est vieux comme le monde, disait joyeusement le poète !
Mais n’avait-il pas raison à rester sourd aux voix des sirènes qui cherchaient à le sortir de sa torpeur, qui s’évertuaient à lui faire prendre des vessies pour des lanternes et des licornes pour des princesses au charme fou ?


9.10.2019 : écouter, pomme de terre, aveugle, récusé, violence, tendresse, musique, pluie, porte, sublime

Mon expérience au tribunal fut épique. J’approchais doucement, à tâtons, dans un monde totalement inconnu, comme un aveugle sans sa canne, bien empêtré dans des chaussures trop grandes.
Quelle idée de mettre des chaussures neuves un jour de procès mais je voulais bien présenter …
Je me prenais les pieds dans le tapis, à deux doigts de me cogner à la porte. Ouverte, la porte, et bien grand, la justice se donne public admis, m’a-t-on expliqué.
Je faisais donc partie du jury pour la première fois de ma vie.
On allait juger un tronçonneur de vieilles dames. Les voleurs de poules ou de pommes de terre même avec violences, ce n’est pas pour nous. Nous, ce sont les grandes causes.
Tirage au sort du jury. Le Président est très sérieux, je ne l’imagine pas se dérider et chanter la Traviata. Oh la la, la tête ! Un à un, il lit le numéro des jetons qu’il pêche dans un sac de jute avec la régularité d’une horloge et la précision d’un morceau de musique. Mais funèbre, la musique !
J’entends mon nom mais je ne dois pas me laisser emporter par quelque rêve que ce soit. Bienvenue dans un monde où la tendresse n’a pas droit de cité, où le sublime reste dans la salle des pas perdus, où on parle sans écouter.
Mon nom résonne une seconde fois : récusé ! Ouf, je sors à l’air libre et je laisse la pluie fouetter mon visage.


10.5.2020 : galette, cuisiner, exalter, lettre, malice, meurtrissure, facteur, escagacé, soupir, limace, particule, pilule

En ben dis donc, tu m’as bien eu sous tes airs nonchalants, de pas y toucher, sans malice pour deux sous soit-disant, hein La Limace qui porte pas bien son nom ?
Tu voulais me doubler, c’est ça ?
Alors, il est où, le flousse, le pèze, le grisbi ? Tu voulais croquer la galette en solo hein ?
Tu vas le cracher ton malabar oui ? Ou t’attends que te le fasse savoir par écrit, genre une lettre du facteur ? C’est pas le genre de la maison, tu devrais le savoir !
Non, mais tu dérailles, à croire que tu me connais pas. Pas du genre non plus à avaler la pilule, tu piges ?
Tu sais que tu commences à me courir sur le haricot, à m’escagacer comme on dit chez moi. J’ai dans l’idée que je vais te titiller la plante des pieds, des fois que ça te rendrait bavard, à te cuisiner la rate si tu continues à la boucler.
De quoi ? Qu’est-ce que tu soupires ? Les liens te font des meurtrissures aux poignets ? 
Non mais je rêve ! C’te blague ! Eh, La Limace, tu commences sérieusement à exalter mon courroux. Tu vois, moi aussi je sais causer. Mais pas que. J’agis aussi. Si tu continues à te foutre de ma fiole, je m’arrange pour que toutes les parties de ta petite cervelle d’hypocrite retombent en particules, là, tout autour, façon puzzle, tu piges ?? tu pourras te vanter d’avoir fait pleuvoir. Ça m’frait mal que tu te casses avec la fraîche.


17.5.2020 : repère, marmelade, saltimbanque, carrément, chance, guinguette, inédit, symptôme, ecstasy, midinette, grenouille

Encore un de ces repas interminables qu’elle exécrait, mais là, c’était décidé, elle avait longuement réfléchi. Elle allait leur dire comme ça, carrément et sans détours, ce qui la taraudait depuis des lustres. « Voilà, j’ai décidé d’arrêter mes études et de me consacrer entièrement à l’écriture ».
La cuisse de grenouille a failli faire fausse route !

Inutile de chercher à l’en dissuader, d’enfiler comme des perles les arguments bidons, parler de leur sacrifice, de la vie de saltimbanque qu’elle se préparait à subir, sans les repères supposés solides que donne la vie du médecin qu’elle aurait eu la chance de devenir.
C’était impensable, inédit, du jamais vu dans la famille.
La chance, tu parles !
Inutile d’expliquer que ce n’est pas une crise passagère qui serait venue sans symptômes, sans signes avant-coureurs.
Les traités d’anatomie et de biologie étaient pour elle le tremplin vers l’ailleurs, faire rimer anxiolytique avec magique, ecstasy avec fantaisie, biomolécule avec funambule.
Ils n’ont rien vu, c’est tout.
Comparer ce qu’elle voulait devenir à la midinette qui traîne son spleen de guinguette en boui-boui se passait d’explication.
Tout était dit et elle avait d’ailleurs horreur des cuisses de grenouilles. Ça aussi ils ne l’avaient pas vu.


18.4.2020 : retour, frisson, lien, rideau, chemin, courage, dormir, ondes, élément, ordinaire, papillon, cauteleux

Finalement, ça fut très simple, vite fait et bien ficelé.
Elle s’en était fait tout un film. Des mois, des années d’angoisses et de frissons à chaque fois qu’il l’approchait, à imaginer un scénario de fin.
Quel chemin emprunter vers la liberté ?
Le couteau de cuisine, celui qui sert à éplucher les oignons ?
Un peu de désherbant dans le café ?

Elle voulait éteindre ce regard d’un être vide de passion, pervers, qui savait user de son caractère pas franc du collier, cauteleux, pour obtenir ce qu’il veut. Pas maligne pour deux sous, elle avait enfin cerné le personnage et ça devenait insupportable.

Et puis ce fut l’accident bête, salvateur.
Il avait chuté du toit où il avait entrepris de remettre en place quelque tuile déplacée par le déchainement des éléments atmosphériques.
Voilà que son corps gisait sur le sol. Elle l’a touché du pied, oui il était bien inerte.
Sans réfléchir plus, elle se précipita à l’intérieur de ce qui fut jadis leur nid d’amour, arracha le rideau de la douche, celui hideux à motifs de papillons qu’il avait choisi – mais elle n’avait jamais droit au chapitre.
Elle enroula le corps, prit la rallonge électrique en guise de lien – ah ! cette rallonge qui le reliait à la télévision qui était son seul centre d’intérêt ! – serra fort à plusieurs tours comme par crainte qu’il ne s’échappe.
Voilà, c’est fait. La scène avait été soudaine, rapide, efficace comme un couperet et sans qu’il fût besoin de faire preuve de courage.
Demain, elle réfléchira au moyen de se débarrasser de ce paquet encombrant.
Demain, on lira dans les colonnes, on écoutera sur les ondes la chronique d’une vie ordinaire.
Pour l’instant, elle allait enfin dormir sur ses deux oreilles.

L’enquête fut bâclée et écarta la thèse de l’accident. 
Le policier, fin psychologue à ses heures, indiqua sur la fiche du dossier : mobile du crime « retour d’âge ».


24.4.2020 : farce, miel, folâtre, fraîcheur, polliniser voyage lumière, boucle, rêver, mystifier, coquelicot

Le communiqué est arrivé, distribué par des anonymes dans chaque boîte aux lettres.

« A partir de dorénavant, tous les voyages et autres formes de folâtres déplacements sont interdits. Chaque Administré est invité à rester à son domicile et à ne recevoir la lumière que par le biais de sa fenêtre.
Il a été porté à notre connaissance que certains n’ont pas de fenêtre. Vos Administrateurs, rédacteurs des présentes, réfléchissent au sort de ceux concernés, appelés par ailleurs à se faire connaître. Un prochain communiqué sera distribué en ce sens, par des anonymes et selon les mêmes formes.
Les repas, composés exclusivement de végétaux, et de coquelicots en particulier, seront distribués chaque jour devant chaque porte, par les mêmes anonymes que précédemment, entièrement bénévoles.
Il a été porté à notre connaissance que le coquelicot est à privilégier, pour rendre les âmes sympathiques et inciter à rêver, selon la Circulaire CO-VID numéro 19.0239 du 19 mars 2020.
Le plus grand soin est pris afin de livrer des denrées de la dernière fraîcheur, comme ayant été pollinisées lors de la saison la plus récente.
Vos Administrateurs étant très soucieux de vous, une douceur sera jointe dans chaque colis.
Il a donc été opté lors du dernier Conseil que ce sera un petit pot de miel du Domaine de la Boucle, dont la réputation n’est plus à faire. 
Il a en effet été porté à notre connaissance que certains de nos compatriotes ne possèdent pas le meuble réfrigérant adéquat. La question de la conservation sera ainsi résolue. Une Commission est d’ailleurs créée afin de savoir, pour une bonne gestion de la cause, si ce ne sont pas les mêmes que ceux qui ne disposent pas de fenêtre.
Il est enfin instamment demandé à chacun de faire preuve de courage en cette période trouble dont la fin vous sera donnée par nouveau communiqué distribué par les mêmes anonymes que précédemment et selon les mêmes formes ». VIVE LA REPUBLIQUE, VIVE LA FRANCE

Il tourna ce bout de papier dans tous les sens, croyant à une farce de mauvais goût. Serait-ce un faux grossier, destiné à le rouler dans la farine, à le mystifier, à le prendre pour un cave ?
Et dans quel but, si ce n’était pas une blague de potache ?
Il en était là de ses réflexions quand la sonnerie de la porte d’entrée retentit. 
On venait de déposer un colis sur son palier.


24.10.2018 : Yaourt, prunier, taïga, évidemment, insolation, rivière, diamants, mordoré, caracoler, vélocipède

Alors, il m’a fait, de ses grands yeux tout rougis par les larmes, oui il avait eu un gros chagrin. 
« Et si là, tout de suite je t’offre des diamants, brillants, même mal taillés, oh non, pas une rivière, je n’ai pas les moyens. Mais, comme on dit, c’est l’intention qui compte. Hein, alors, qu’est-ce que tu dirais ? ».
Je l’ai fixé. Si ses yeux étaient rouges, mes mains devenaient blanches, de plus en plus blanches. Si elles avaient la couleur du yaourt, elles n’en avaient cependant pas la consistance. Elles devenaient rigides. J’avais comme une envie de le saisir à la gorge. Je l’avais vu faire le joli cœur, à caracoler dans la brousse avec la dernière en date. Et il voudrait que j’oublie ! Non, évidemment, c’est impossible.
J’avais imaginé une autre vie, douce. On aurait pris un pique-nique sous le prunier du jardin, dans la lumière mordorée du soir. Oui, celui que nous avions planté ensemble. On se serait dit des choses.
Mais il est allé s’imaginer des histoires à dormir debout, à courir dans la taïga avec …l’autre.

Je souffre, on peut dire ça comme ça.
Et si j’avais vécu à une autre époque, quand on ne pouvait pas rencontrer sa moitié en un clic ? Quand il fallait se donner la peine, faire sa cour comme on disait, aller voir sa belle plusieurs fois à vélocipède, la casquette bien vissée sur la tête pour éviter l’insolation.
Donner le temps aux sentiments de prendre place dans la moitié restée libre.
Oui, une autre époque assurément.


25.5.2020 : changement, élixir, lumière, fraise, sorcière, cornemuse, mutation

On n’a pas le droit de faire des frayeurs pareilles. Ça devrait être interdit. C’est un coup à clamser d’une crise cardiaque, finir six pieds sous terre à manger les fraises par la racine.
Il faut clamer haut et fort, au besoin à grands coups de cornemuse que L’ETRE HUMAIN N’AIME PAS LE CHANGEMENT.
Celui qui ne comprend pas mérite de finir sur le bûcher, comme les sorcières d’antan.
Et pourtant, pourtant, ils nous l’annoncent sans autre forme de discours. Désormais, il sera prohibé de se toucher pour communiquer. Plus besoin de goûter, de poser ses lèvres. Un regard suffira pour résumer tous les sens, dire si c’est doux, chaud, si l’élixir est sucré ou aigre, si ça gratte, pique ou caresse.
Le communiqué est placardé sur la place publique, à la vue de tous. En pleine lumière ? Non, car depuis lors, il y a comme un voile qui masque tout. La spontanéité de chacun grimace, en pleine mutation vers une sorte de méfiance.


Page précédente